Marcher dans Montréal et gravir le Mont-Saint-Michel sont deux expériences très différentes. Observer le chemin des gens qui vivent dans la métropole québécoise et celui des visiteurs qui montent vers le lieu de pèlerinage également. Nous vous proposons ici deux regards, deux perceptions en dialogue : soeur Stéphanie et frère Bradford révèlent par leur regard croisé combien nos manières de marcher disent quelque chose de notre manière d’habiter un lieu, de notre façon de vivre le temps et de rencontrer les autres. Mais une même espérance traverse leurs regards : celle que toute marche porte en elle la promesse d’un dévoilement, pour qui sait la vivre sous le regard de Dieu.
MARCHER
On n’arrive plus au Mont-Saint-Michel par hasard. Il faut décider d’y venir, laisser sa voiture, prendre la navette, puis s’engager dans l’unique rue qui monte vers l’abbaye. Celle-ci se transforme bientôt en une succession de marches. Impossible de lever les yeux : le regard se fixe sur les pieds, le souffle se fait court. Ici, on touche vite à ses propres limites.
Puis le paysage découvre la Baie, avec ce sentiment de ne pas en avoir assez vu. Or, on ne peut pas faire le tour du Mont par le chemin des remparts : il faut monter ou descendre, se frayer un chemin au milieu de deux flux qui se croisent et se gênent pour arriver à la Merveille et admirer la baie. Pour cette montée, il n’y a donc qu’un seul et unique chemin.
À Montréal, la marche change de visage selon les saisons. Une bonne partie de l’année, depuis la maison située près d’une station de métro, j’observe les grands mouvements quotidiens : le matin, les foules convergent vers le travail ou les études ; le soir, elles se dispersent. Deux respirations qui rythment la vie de la ville. Mais l’été transforme cet espace : la rue devient piétonne, les passants prennent leur temps, les familles et les amis se promènent, s’arrêtent sur les bancs installés pour contempler la vie qui passe. La marche n’est plus seulement déplacement : elle devient rencontre et célébration.
MARCHER ET S’ARRÊTER
L’accueil à l’hôtellerie monastique, dans un climat de prière et de fraternité contraste avec le rythme
« navette-visite-dodo » de la foule des visiteurs. Entre ciel et mer, les offices monastiques suspendent le temps. Ici, le retraitant vient pour le Mont, pour saint Michel, pour se retrouver. Il repart le cœur élargi par la prière des psaumes et les liens tissés avec les autres hôtes. Le véritable pèlerinage est intérieur : pour monter, il faut d’abord consentir à descendre en soi.
À Montréal, je suis frappé par la facilité avec laquelle les conversations naissent dans la rue. Contrairement à l’image parfois associée aux grandes villes, les passants échangent volontiers, sans méfiance. Les bancs installés sur les trottoirs semblent inviter à cette disponibilité. À côté de cette vie animée existent aussi les
« ruelles vertes », ces passages étroits, arborés et silencieux où l’on oublie presque que l’on est en ville. Là, la promenade devient plus solitaire et contemplative. La ville offre ainsi plusieurs façons d’habiter le temps : celui de la rencontre et celui du recueillement.
ORIENTER SA MARCHE
Chaque matin, dans le silence de la Baie, j’ouvre le livre des Ecritures : je médite la vie du Christ, je fais mien son commandement d’aimer, et perçois, envers et contre les désespérances de ce monde, les premiers germes du Royaume des cieux. Notre vie de prière et d’accueil fraternel devient alors un chemin pour contempler l’amour de Dieu pour tous les hommes.
À Montréal, les habitants convergent eux aussi vers des lieux qui donnent sens à leur marche. Certains se rendent dans les grandes églises de la ville, d’autres à l’aréna pour soutenir leur équipe, dans les parcs pour partager un pique-nique, dans les cafés, les restaurants ou la bibliothèque pour vivre un moment de convivialité ou simplement ne pas être seuls. Mais cette marche dans la ville révèle aussi ses fragilités. Les personnes itinérantes, notamment plusieurs Inuits venus du Grand Nord dans l’espoir d’une vie meilleure, rappellent que tous les chemins ne conduisent pas à l’accomplissement espéré. Leur présence appelle à une espérance qui ne détourne pas le regard, mais qui sait reconnaître la dignité de chacun.
Sœur Stéphanie (Fraternité du Mont-Saint-Michel) et frère Bradford (Fraternité de Montréal)



