Peut-on peindre la ville aux couleurs de l’espérance ? La ville, dans l’Écriture, c’est Jérusalem. Même lorsque son nom n’est pas prononcé, on sait que la Ville, c’est elle. Une cité bien réelle aux prises avec les tourments de l’histoire : prise par David qui en fait sa capitale, menacée par les Assyriens, dévastée par les Babyloniens, sujette des Perses, des Hellènes et des Romains, elle fut, selon l’adage, trente-neuf fois détruite et quarante fois reconstruite. Mais elle est aussi la ville bâtie comme un écrin autour du Temple abritant la Présence, choisie par Dieu pour y faire sa demeure. Bien autre chose qu’un ensemble de pierres ajustées ou ruinées, la figure de l’humanité, tendue, malgré ses chutes et ses divagations, vers son achèvement, la figure de l’épouse destinée à l’Époux.
Jérusalem glorieuse est la cité choisie par David pour devenir capitale de son royaume, comme elle est ville sainte de son Dieu (2 S 5,7). Jérusalem, resplendissante de beauté et de ferveur lorsqu’en son cœur est ramenée l’arche d’alliance, dans les cris de joie, les danses et le parfum des holocaustes (6,12-17). Mais Jérusalem, l’infidèle, l’adultère, ne tarde pas à « aller vers les autres », à se tourner vers les idoles. S’écartant de la source de vie, elle bascule dans des conduites mortifères ; ne répondant pas à l’amour de son Créateur, elle s’enfonce dans le non-amour, ajoutant à l’impiété l’injustice : « Vous construisez Sion avec le sang et Jérusalem avec le crime. Ses princes jugent pour des présents, ses prêtres décident pour un salaire » (Mi 3,10-1).
Les images terribles de mort et de destruction se bousculent. Bientôt ce ne seront plus que pacages incendiés (Jr 9,9), remparts éventrés, terrasses escaladées (Jr 5,10), demeures violées. « La mort a grimpé par nos fenêtres, elle est entrée dans nos palais, elle touché l’enfant dans la rue, les jeunes gens sur les places » (Jr 9,20).
Mais alors que Jérusalem agonise sous les coups de l’assaillant, alors même que tout en elle n’est plus que ruines et saccages, alors qu’elle gît solitaire, abandonnée par ses fils déportés, le prophète, dans l’obscurité de la foi, déjà lui murmure, de la part du Seigneur, une parole de consolation : « Je te rebâtirai, tu seras rebâtie… » (Jr 31,4). Ne faut-il pas que tout espoir humain périsse pour que se lève l’espérance ?
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Alors que ses enfants, « au bord des fleuves de Babylone » (Ps 137), pleurent à son souvenir, le prophète rappelle avec force l’amour éternel de Dieu pour sa ville sainte : « Vois, je t’ai gravée sur les paumes de mes mains, tes remparts sont devant moi sans cesse » (Is 49,16). Du fond de leur détresse, il les invite à célébrer l’espérance : « Ensemble poussez des cris, des cris de joie, ruines de Jérusalem ! Car le Seigneur console son peuple, il rachète Jérusalem » (Is 52,9). La libération est figurée comme un nouvel exode qui ramène les exilés à Jérusalem en une procession triomphante : « Ceux qu’a libérés le Seigneur reviendront, ils arriveront à Sion criant de joie, portant avec eux une joie éternelle » (Is 35,10).
La ville désertée, ruinée, est rebâtie, restaurée ; elle retrouve son sens, en même temps que son centre, lorsque le nouveau Temple est consacré en une nouvelle procession sur les remparts, portée par « les chants d’action de grâce et la musique des cymbales, luths et cithares » (Ne 12,7), qui entoure Jérusalem de joie. Elle redevient la toute belle, sanctifiée par la présence de Dieu revenu en sa demeure, et retrouve sa vocation de lieu protecteur pour ses enfants, sein maternel à nouveau fécond. « Je ferai tes créneaux de rubis, avait rêvé le prophète, tes portes d’escarboucle et ton enceinte de pierres précieuses. Tous tes enfants seront disciples du Seigneur et grand sera leur bonheur » (Is 54,12-13).
Mais l’histoire déjà est grosse d’invasions nouvelles et de nouvelles destructions. « Viendront des jours où il ne restera pas pierre sur pierre ; tout sera jeté bas » (Lc 21,6). Au temps de Jésus, « aux jours de sa chair » (He 5,7), la Ville reste la capricieuse, écartelée entre la brutalité du pouvoir politique romain et la rigidité du pouvoir religieux juif, navigant de l’un à l’autre au gré de ses curiosités ou de ses intérêts. Aussi prompte à suivre le rabbi qui guérit les malades et donne du pain qu’à conspuer celui qui semble faire fi de la Loi et annonce un étrange royaume nouveau. « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu ! » (Mt 23,37). La grâce toujours paraît se heurter à l’indifférence, à la suffisance de la ville orgueilleuse. Y a-t-il place pour l’espérance, fracassée par la méconnaissance de l’amour ? « Lorsque Jésus fut près de Jérusalem, voyant la ville, il pleura sur elle, en disant : ‘Ah ! si toi aussi, tu avais reconnu en ce jour ce qui donne la paix ! Mais maintenant cela est resté caché à tes yeux. (…) Ils ne laisseront pas chez toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le moment où Dieu te visitait.’ » (Lc 19, 41.44)
Et l’on pressent que la ville fervente, joyeuse, qui se presse avec des rameaux à la rencontre du Maître, et la ville sombre, hargneuse, qui quelques jours plus tard, hurle à la mort, la ville capricieuse, ne sera réunifiée qu’après la mort de l’Innocent. Qu’elle ne vivra réconciliée – tout tragique étant rédimé et « jeté dans l’étang de feu » (Ap 20,10.14) – qu’à l’avènement de la ville des derniers temps « Jérusalem nouvelle qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, prête pour les noces, comme une épouse parée pour son époux » (Ap 21,2)
Là sera l’accomplissement. L’espérance s’évanouit là où s’établit la vision. Mais, à vue humaine, ne prend-elle pas la forme de la foi ? Telle celle qui animait Abraham quittant sa patrie, car « il aspirait à une patrie meilleure, celle des cieux. Aussi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu, puisqu’il leur a préparé une ville » (He 11,16).
La couleur de l’espérance que nous sommes appelés à vivre aujourd’hui, teinte l’annonce ultime faite aux apôtres : « Vous donc, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la force d’en haut » (Lc 24,49) ? À partir de la ville et par ceux qui consentent à se livrer à lui, l’Esprit va rayonner jusqu’aux confins de la terre. Là est notre espérance.
Sœur Marie-Laure (Fraternité de Paris)



