La liste est longue, bien trop longue, mais les blessures ne peuvent de toute façon pas être simplement additionnées, comme s’il ne s’agissait que de chiffres. Dans l’espace d’un an, depuis mai 2024 jusqu’à aujourd’hui, nombre de villes allemandes ont été victime d’attentats meurtriers : Mannheim, Solingen, Magdebourg, Aschaffenburg, Munich et, à l’heure où j’écris ces lignes, Hambourg.
Quelles que soient les raisons de cette terrible violence, quels qu’en soient les auteurs et leurs motivations haineuses ou malsaines, l’effroi et la sidération n’ébranlent pas seulement les familles et les amis proches des victimes, ils se gravent aussi comme un traumatisme dans le cœur de chacune de ces villes, dans son vivre ensemble, dans la confiance mutuelle des gens, plus ou moins évidente, quotidienne, peu réfléchie. C’est vrai : malgré tout, il existe un lien profond, pour ainsi dire souterrain, entre les habitants, une grande solidarité, même dans la souffrance, dans la compassion, dans la recherche de réponses à des questions pour lesquelles les mots bien souvent nous manquent.
Porter ensemble, au-delà de tous les clivages qui peuvent diviser une société, la souffrance de l’inconcevable, est quelque chose de très précieux. Mais, face à cette souffrance trop souvent récurrente, peut-on encore espérer la ville ? Espérer pour la ville et avec elle ? Déchiffrer en elle des signes d’espérance, plus forte que toute violence aveugle ?
Celui qui espère ne s’arrête pas trop tôt. Il assume l’ici et maintenant tel qu’il est, blessé et incompréhensible, mais il ne s’y laisse pas réduire. Son regard porte malgré tout plus loin, comme s’il y avait une sorte de certitude intérieure, silencieuse et forte, vers quelque chose de plus grand, de plus juste, vers quelque chose de pacifié, de réconcilié.
Il était frappant de voir qu’après chacun de ces attentats, de nombreux citadins, encore sous le choc, ressentaient le besoin de se rendre non pas à la mairie ou dans les salles communales, mais dans les églises. Non pas qu’ils soient tous, dans l’espace de quelques heures, devenus croyants ou priants fervents. Mais ils avaient manifestement le sentiment que le ciel et la terre se touchaient en ces lieux et que leur désarroi total et leurs larmes, leur désir de vie et leurs rêves de paix trouvaient ici un foyer. Certes, on pourrait considérer les innombrables bougies allumées comme des gestes bien pauvres et des signes d’impuissance. Mais une seule petite lumière vaut toujours mieux que de laisser la place à la sombre malédiction de la haine. Ces jours-là, beaucoup se sont décidés pour la lumière.
L’Église, avec ses visages multiples, n’est pas étrangère à tout cela. Impuissante à bien des égards, elle témoigne d’un amour désarmé et désarmant. Elle n’attend pas que les gens viennent à elle, bien qu’elle ouvre grandement ses portes. Elle se situe plutôt elle-même dans « toutes les lignes de fracture où l’humanité est brisée : véritablement, c’est le temps de l’épreuve où surgissent nos fragilités et où il devient important de rechercher ce qui nous porte et nous pousse à vivre. C’est peut-être aussi le moment de nous rappeler que nous sommes des croyants… en un Dieu qui s’est ‘compromis’ dans l’histoire des hommes jusqu’à partager leur condition : c’est la folie chrétienne et c’est notre foi. » (Pierre Claverie o.p.).
Ces jours-là, l’Église n’a pas prêché la haine ni tenté d’expliquer le mal. L’Église, dans ses représentants officiels comme dans de nombreux simples croyants, a témoigné du Christ infiniment présent dans ces lieux de fracture. Elle a confessé, encore et encore, que le dernier mot appartient à un Autre, vainqueur de toutes nos ténèbres. Car c’est aussi avec cette mission qu’elle a été envoyée dans ces villes : de vivre entièrement tourné vers Dieu et entièrement tourné vers les hommes, sachant que « quiconque reçoit le poids de Dieu dans son cœur y reçoit le poids du monde » (Madeleine Delbrêl).
Et c’est précisément là, dans ces lieux souvent si déchirés, qu’elle doit sans cesse ouvrir un espace à l’Esprit, seul capable de renouveler la face de la terre et celui du cœur humain, encore blessé mais déjà béni.
Sœur Edith (Fraternité de Cologne)
Photo : Fleurs et bougies déposées devant l’église Sankt Johannes de Magdebourg © LSE Wendland



